Gazette d'avril 2010 - La lettre de C. Villani

À propos de l'Institut Henri Poincaré


Chers collègues,

Suscités, je veux bien le croire, par les meilleures intentions du monde, les termes durs employés en relation avec l'Institut Henri Poincaré dans l'éditorial de la Gazette de janvier 2010 ne me semblent pas rendre compte objectivement de la situation. Je remercie les rédacteurs pour la bonne grâce avec laquelle ils m'accordent un droit de réponse.

Je tiens en premier lieu à rassurer les lecteurs : l'IHP n'est pas, et ne deviendra pas, une simple "façade" de l'université Pierre et Marie Curie. L'IHP est avant tout l'IHP, un organisme unique en France, à vocation nationale et internationale, bénéficiant d'un soutien considérable de l'UPMC et d'un soutien non moins considérable du CNRS, ainsi que d'une aide précieuse des universités Paris VII (Paris-Diderot) et Paris-Sud Orsay. La gestion de proximité par une grande université met l'IHP à l'abri  des aléas financiers et matériels, et lui assure un suivi régulier par une équipe importante, que l'IHP ne pourrait héberger. Pour y être confronté au quotidien, je peux témoigner  des avantages de ce statut conçu avec clairvoyance au moment de la refondation des années 1990.

Le dernier Conseil d'Administration a voté une proposition, soutenue par la direction de l'IHP et par ses tutelles, augmentant la redevance d'hébergement : de là à parler de "négation du rôle national de l'IHP", il y a une interprétation trop hardie. Si la nouvelle direction de l'IHP a défendu (et assume pleinement) le principe de l'augmentation, c'est parce que nous sommes convaincus, Jorge Kurchan et moi-même,  que les locaux de l'IHP - locaux chargés d'histoire, idéalement situés, dont le rôle fédérateur est unanimement reconnu - constituent un bien public précieux qui doit être géré avec une grande rigueur, dans les actes comme dans la comptabilité (à ce sujet, l'UPMC avait déjà recommandé l'augmentation des loyers il y a près de 10 ans comme l'attestent les comptes rendus du Conseil d'Administration).
Le régime de quasi-gratuité en vigueur jusqu'à présent encourageait les dérives et participait aux tensions internes, bien réelles depuis des années, entravant le bon fonctionnement de l'institut.
Aujourd'hui c'est sensiblement plus de la moitié des bureaux de l'IHP (aussi bien en nombre qu'en superficie) qui est occupée par des activités d'administration de la recherche; ces activités (promotion des mathématiques auprès des jeunes et du grand public, édition, etc.) sont indispensables et participent au rayonnement des mathématiques françaises, s'inscrivant ainsi dans les missions de l'IHP; elles sont encore appelées à se développer, mais ne doivent jamais avoir préséance sur les activités de recherche proprement dites.
Face à une situation explosive, la coopération de tout le monde s'impose.

Pour vous convaincre que je ne noircis pas le tableau, je donnerai quelques chiffres. À l'heure où j'écris ces lignes, l'IHP accueille 175 invités dans le cadre du programme sur la théorie de Galois; seuls 45 d'entre eux disposent d'un bureau... ou plutôt d'un demi-bureau (6m2). Les invités qui viennent en dehors de ce programme sont logés dans des bureaux normalement réservés à l'accueil des visiteurs de passage; les trois revues des Annales de l'IHP n'ont droit en tout et pour tout qu'à un coin de bureau partagé avec l'infirmerie... Dans un tel contexte de pénurie, il convient de bien réaliser combien l'espace est précieux; si l'augmentation des loyers, tout en restant dans des limites modestes, a permis de catalyser cette prise de conscience, son but a été atteint.

Bien entendu, j'appelle de mes vœux - et ne négligerai aucune piste pour obtenir - une augmentation globale de l'espace à disposition de l'IHP, qui seule pourra résoudre durablement la pénurie, et donner à nos invités les conditions de travail qu'ils méritent, tout en permettant à l'IHP et à ses partenaires (sociétés et associations de promotion des mathématiques) de se développer. De nouveaux chantiers sont en cours à l'IHP, pour le développement des actions doctorales, des programmes d'invitation de courte durée, des échanges avec l'étranger, des relations avec le grand public; si l'on veut les mener à bien, ces projets demanderont de l'argent, mais aussi de l'espace. Je n'oublie pas non plus la question du logement, déjà bien inscrite dans les préoccupations des refondateurs de l'IHP : vingt ans plus tard, les capacités de logement mises à disposition de l'IHP restent négligeables.

Certains d'entre vous m'ont fait part de leur vive inquiétude quant aux conséquences de l'augmentation de loyer, en particulier sur le fonctionnement de la SMF. En l'absence de données quantitatives, ces inquiétudes étaient légitimes, mais rassurez-vous, nous ne sommes pas en train de parler de sommes colossales; le prix fixé par le Conseil d'Administration est de l'ordre de la moitié du "prix du marché", l'augmentation est progressive, et si elle est entièrement reportée sur les cotisations, il en coûtera à terme (en 2012) à chaque adhérent environ 1 EUR par an pour chaque bureau utilisé par la SMF. À titre de comparaison, le déficit de l'IHP pour l'exercice 2009  (déficit entièrement épongé par l'UPMC)  représente 25 fois cette somme; l'ensemble des loyers de toutes les associations hébergées, même après augmentation,  n'aurait pas suffi à combler ce trou, loin de là.

Revenant au fonctionnement de l'IHP, maison des mathématiciens et physiciens théoriciens, examinons la fa\c con dont il est administré. Toutes les décisions importantes sont prises par le Conseil d'Administration, au sein duquel ni le directeur de l'IHP ni le président de l'UPMC ne votent. Ce Conseil comporte des représentants de l'UPMC (4/26 ces dernières années), mais aussi des représentants des autres universités, du CNRS, des sociétés savantes, du Ministère, de l'Académie des Sciences, des personnels de l'IHP, des usagers de la Bibliothèque. C'est ce Conseil, fait de gens a priori raisonnables et en aucun cas aux ordres de l'UPMC, qui après une longue discussion contradictoire a voté à une très forte majorité la mesure tant décriée d'augmentation des loyers.

D'ailleurs la dernière séance du Conseil d'Administration ne s'est pas limitée à une discussion des redevances d'hébergement; on y a aussi voté des modifications de statuts qui, sans engager de bouleversement majeur, diminuent le rôle de l'UPMC dans la prise de décisions : la place de la physique et du CNRS a été renforcée par l'attribution d'un deuxième siège au représentant du président du CNRS ; le rôle des universités hors UPMC a été renforcé par l'attribution de deux nouveaux sièges, et l'instauration (ou la réinstauration) d'un vote national ; le rôle des sociétés savantes a été renforcé par l'attribution d'un siège  à la Société Française de Statistique. Je profite de cette occasion pour exprimer la fierté de l'IHP de collaborer étroitement avec des sociétés et associations qui réalisent au quotidien un travail admirable.

Quant au Conseil Scientifique, ou Conseil de Programmation Scientifique, qui selon les statuts donne son avis sur toute l'activité scientifique présente au sein de l'IHP, il est fait de douze membres triés sur le volet, dont l'indépendance, la compétence et la diversité sont jalousement surveillées. Dans la configuration actuelle, les membres de ce conseil viennent de Lyon, Montpellier, Nice, Orsay, Oxford, Paris-ÉNS, Princeton, Rennes, Rome, Stanford, Toulouse. Il se trouve (c'est un hasard) qu'actuellement aucun d'entre eux n'est en poste à l'UPMC.

Coupons court aux rumeurs de plan, voire de complot, pour faire déménager l'IHP à Jussieu. Comme le rappelle la version finale du rapport de Bernard Larrouturou sur l'enseignement supérieur, p.120, l'IHP reste propriété indivise des treize universités parisiennes, personne actuellement ne souhaite faire évoluer ce statut et c'est pourquoi ce bâtiment n'apparaît nulle part dans le projet de convention de dévolution entre l'État et l'UPMC.
Propriété et gestion sont deux choses distinctes, et c'est bien la gestion qu'assure l'UPMC, affectant temps, argent et personnel au bon fonctionnement de ce bâtiment depuis sa rénovation.
Au reste, il y a seulement quelques années, ce que l'on redoutait pour l'IHP c'était bien le désengagement de l'UPMC, qui aurait signifié la faillite de l'institut.

Je conclurai avec deux recommandations pour ceux qui souhaitent soutenir l'IHP. La première est de vous adresser directement à moi pour toutes demandes de renseignements, réclamations et revendications en rapport avec l'IHP ; je réponds toujours. La seconde est de vous impliquer dans les prochaines  élections au Conseil d'Administration, qui se tiendront début mai 2010.
Ces dernières années limitées à un petit cercle, les élections d'enseignants/chercheurs hors UPMC seront désormais nationales, afin précisément de refléter la vocation nationale de l'IHP. Tous les électeurs du CNU (sections 25, 26 et 29), ainsi que ceux du Comité National (sections 01 et 02), sont invités à se présenter et à voter. La loi nous interdisant une consultation électronique, ce scrutin sera  organisé par une urne, placée à la Bibliothèque de l'IHP du 3 au 7 mai 2010. La longue durée du scrutin, et la possibilité de procuration (jusqu'à deux  procurations par votant) devraient faciliter, autant que possible, la participation de tous. Être membre du Conseil d'Administration n'implique guère d'obligations (deux réunions par an), et vous donnera pleine légitimité à faire valoir votre opinion, vos conseils, vos idées pour que l'IHP croisse et embellisse, et remplisse au mieux ses missions au service de toute la communauté, nationale et  internationale, des mathématiciens et physiciens théoriciens.                       


Cédric Villani, Professeur de l'ENS Lyon, Directeur de l'Institut Henri Poincaré

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