Des nouvelles d'Azat Miftakhov
"Chers membres de la communauté mathématique,
Je me permets de m’adresser à vous en tant qu’épouse du mathématicien et prisonnier politique Azat Miftakhov, afin de solliciter votre aide.
Vous avez déjà, par le passé, condamné les poursuites politiques dont mon mari fait l’objet depuis le début de l’année 2019. Il s’agit d’un geste très important qui, bien qu’il n’ait pas encore conduit à sa libération, n’a pas pu passer inaperçu auprès des autorités. Hélas, depuis lors, la situation des droits humains en Russie ne s’est pas améliorée : une guerre est en cours, toute opposition à celle-ci est interdite, des personnes sont condamnées à de longues peines de prison pour des publications sur les réseaux sociaux, et le nombre exact de celles qui ont été emprisonnées de manière injuste reste inconnu. Quoi qu’il en soit, elles se comptent par milliers.
Dans ce contexte, Azat Miftakhov continue de purger sa peine, dont il reste environ seize mois. Bien entendu, aucune garantie n’existe : à l’automne 2023, au lieu d’être libéré comme prévu, il a fait l’objet de nouvelles accusations pénales, qui ont prolongé sa détention.
Ces dernières semaines, des circonstances extrêmement préoccupantes se sont développées autour de lui. Il a été transféré, pour la fin de sa peine, dans une colonie pénitentiaire isolée et difficile d’accès, située dans la zone de pergélisol de l’extrême nord, dans le village de Kharp. Dans une colonie voisine, le plus connu des prisonniers politiques de Russie, Alexei Navalny, a perdu la vie. Ce seul fait suscite déjà de profondes inquiétudes quant à l’avenir d’Azat.
Au-delà de ces inquiétudes, je suis contrainte de vous informer des actes de torture qu’il a subis le 21 avril, un jour après son arrivée dans cet établissement. Ce jour-là, pendant au moins trois heures, il a été battu, soumis à des décharges électriques et menacé de violences sexuelles. Il s’agit de méthodes bien connues dans le système pénitentiaire russe. Par ces actes, l’administration cherchait à briser sa volonté et à le contraindre à obéir à toutes ses exigences, y compris les plus illégales et humiliantes. Malgré la douleur et la peur, il a refusé.
Une semaine plus tard, l’accès à mon mari m’a été refusé, bien que je sois également sa défenseure juridique. Ce n’est que deux semaines après les faits que nous avons appris l’existence de ces tortures, grâce à la visite de son avocat.
Nous n’avons aucun doute que des actes de torture visant un prisonnier politique aussi connu n’ont pas pu être commis sans l’approbation du FSB. Tous les événements récents confirment que les services spéciaux russes ont des motifs personnels de continuer à persécuter Azat et de ne pas le laisser sortir en liberté.
Il convient également de souligner que cet établissement ne dispose pas du système de correspondance électronique présent dans de nombreuses autres colonies, ce qui permet habituellement un échange plus rapide. En pratique, Azat se trouve dans un isolement quasi total. Seul son avocat peut lui rendre visite, et ces déplacements sont coûteux.
Pour toutes ces raisons, je dois dire que je crains non seulement la possibilité de nouvelles accusations pénales fabriquées à l’approche de la fin de sa peine, mais aussi pour sa vie et sa santé.
Je crains également qu’il ne puisse plus poursuivre ses travaux en mathématiques. La possibilité d’échanger des lettres contenant des formules dépend du bon vouloir de la censure, et son travail dépend fortement de son état moral.
Ces derniers mois, Azat entretenait une correspondance active avec un mathématicien français et avait obtenu des résultats prometteurs. Selon son collègue, leur publication est prévue pour juillet 2026 dans une revue française. Auparavant, il avait déjà réussi à publier deux articles en 2020 et 2021 alors qu’il se trouvait en détention provisoire. Cependant, après son transfert en colonie pénitentiaire, il a été contraint d’interrompre ses travaux en raison de conditions extrêmement difficiles. Il est à craindre que cette situation ne se répète.
Malgré toutes les pressions, mon mari continue d’espérer être libéré d’ici la fin de l’année prochaine et pouvoir reprendre ses activités scientifiques. Le soutien qu’il a reçu de la communauté mathématique lui a donné beaucoup de force. En 2021, Université Paris-Saclay l’a nommé étudiant d’honneur de l’école doctorale Hadamard. En 2022, il a reçu une bourse et a été invité à poursuivre ses recherches à Harvard University dans le cadre d’un programme de soutien aux chercheurs en danger. Il espère pouvoir un jour répondre à cet appel — mais pour cela, il doit d’abord être libre.
Je vous demande très sincèrement de prendre à nouveau la parole pour condamner ce que subit mon mari et rappeler au monde qu’il pourrait apporter bien davantage à l’humanité en étant libre. Vos paroles peuvent à la fois freiner la violence exercée contre lui et attirer l’attention des responsables politiques sur son cas. Il y a un an et demi, un échange de prisonniers a eu lieu entre la Russie et des pays occidentaux. L’attention de la communauté mathématique pourrait contribuer à ce qu’Azat puisse, le moment venu, être concerné par un tel mécanisme.
Je vous serais profondément reconnaissante pour toute forme de soutien que vous jugerez possible.
Avec l’espoir qu’un monde nouveau puisse naître de notre solidarité,
Elena Gorban"
ENGLISH VERSION
"Dear members of the mathematical community,
I am writing to you as the wife of the imprisoned mathematician and political prisoner Azat Miftakhov, to ask for your support.
In previous years, you publicly condemned the political persecution to which my husband has been subjected since early 2019. This was an important and meaningful gesture. Although it has not yet led to his release, it has not gone unnoticed by the authorities. Unfortunately, the human rights situation in Russia has not improved since then: there is an ongoing war, speaking out against it is effectively prohibited, people are receiving long prison sentences for social media posts, and the true number of those unjustly imprisoned remains unknown. In any case, it amounts to many thousands.
Against this background, Azat Miftakhov continues to serve his sentence, with approximately 16 months remaining. However, there are no guarantees: instead of being released in autumn 2023 as expected, he was immediately subjected to new criminal charges, which extended his imprisonment.
In recent weeks, extremely alarming developments have taken place. Azat has been transferred, for the remainder of his sentence, to a remote and hard-to-access penal colony in the permafrost zone of the Russian Arctic, in the settlement of Kharp. In a nearby colony, Russia’s most prominent political prisoner, Alexei Navalny, died. This fact alone gives serious cause for concern about Azat’s safety.
However, beyond these concerns, I must inform you of acts of torture that Azat was subjected to on April 21, one day after his arrival at the facility. On that day, for no less than three hours, he was beaten, subjected to electric shocks, and threatened with sexual violence. These are known practices within the Russian penal system. The purpose was to break his will and force him to comply with any demands of the administration, including unlawful and degrading ones. Despite severe pain and fear, he refused to comply.
A week later, I was denied access to him in the colony, despite my status as his legal defender in addition to his lawyer. We only learned about the torture two weeks later, through his lawyer after a visit.
We have no doubt that the torture of such a well-known political prisoner could not have taken place without the approval of FSB. These events strongly suggest that the special serviceshave a continued interest in persecuting Azat and preventing his release.
It should also be noted that this facility lacks the electronic correspondence system available in many other institutions, which allows relatively fast communication with prisoners. As a result, Azat is effectively in complete isolation. Only his lawyer is able to visit him, and such visits are costly.
For all these reasons, I must honestly say that I fear not only the possibility of yet another fabricated criminal case near the end of his current sentence, but also for his life and health.
I am also concerned that he may no longer be able to continue his mathematical work. The possibility of exchanging letters containing mathematical content depends on censorship decisions, and his ability to work depends heavily on his mental condition.
In recent months, Azat had been in active correspondence with a mathematician from France and achieved promising results. According to his colleague, a publication of this work is planned for July 2026 in a French journal. Previously, with the help of colleagues, he managed to publish two papers in 2020 and 2021 while in pre-trial detention. However, after being transferred to a penal colony, he was forced to stop his research due to extremely harsh conditions. We fear this situation may repeat itself.
Despite all the pressure, my husband continues to hope that he will be released by the end of next year and will be able to return to mathematics. The support he has received from the international mathematical community has given him great strength. In addition to public statements, there have been concrete efforts to support him academically. In 2021, Université Paris-Saclay named him an honorary student of the Hadamard Doctoral School of Mathematics. In 2022, he was awarded a fellowship and invited to pursue research at Harvard University through a program supporting scholars at risk. He deeply hopes to one day accept this support — but for that, he must first be free.
I sincerely ask you to speak out again to condemn what my husband is enduring and to remind the world that he could contribute so much more to humanity if he were free. Your words can both curb the violence perpetrated against him and draw the attention of political leaders to his case. A year and a half ago, a prisoner exchange took place between Russia and Western countries. The attention of the mathematical community could help ensure that Azat can, when the time comes, be included in such a mechanism.
I would be deeply grateful for any support you may consider possible.
With hope for a better world built on our shared solidarity,
Elena Gorban"
